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Réquisitoire contre un réquisitoire

 

Le 22 novembre dernier, l’agresseur du rabbin Michel Serfaty comparaissait devant le tribunal d’Evry. Le substitut du procureur refusait de parler d’antisémitisme.

Le rabbin de Ris-Orangis, Michel Serfaty.

La justice a ses raisons que parfois, la morale ignore. Au cours des derniers mois, bon nombre de Juifs se sont ainsi offusqués de jugements laxistes à la suite d'actes ou de propos antisémites. Au cas par cas, de Dieudonné jusqu'à la réintégration des élèves du lycée Montaigne, les décisions des magistrats pouvaient pourtant s'expliquer en droit, bien qu'elles soient difficilement soutenables d'un point de vue éthique. Mais le 22 novembre 2004, le substitut du procureur du tribunal correctionnel d'Evry (Essonne) n'a pas livré un de ces réquisitoires « difficilement compréhensibles » (1). Il s'est carrément lancé dans un argumentaire inadmissible, qu'aucun texte, aucune loi, ne saurait justifier.

Ce jour-là, Abdelrahim Azougagh comparaissait devant le tribunal pour « insultes et violences à l'encontre d'une personne en raison de son appartenance à une ethnie, une race ou une religion » (2). Les faits remontent au 17 octobre 2003 : en voiture avec un ami, Abdelrahim Azougagh aperçoit le rabbin de Ris-Orangis, Michel Serfaty, et son fils de 16 ans, portant respectivement un chapeau et une kippa. Devant le tribunal, il reconnaît clairement les avoir identifiés comme Juifs ; il admet aussi avoir crié « Vive la Palestine » par « provocation » ; ne conteste pas que le rabbin s'est en vain approché de la voiture pour tenter de dialoguer. Abdelrahim Azougagh dit aussi que quand le religieux et son fils son repartis, il a de nouveau crié « Palestine, Palestine, on va vous casser la gueule ». Il nie seulement avoir ponctué cette menace d'un « yahoud » (Juif en arabe). En revanche, il confirme être descendu de sa voiture, lui avoir craché dessus puis l'avoir violemment frappé d'un coup de poing. Michel Serfaty s'est alors retrouvé à terre, puis à l'hôpital où il lui a été prescrit une interruption de travail de cinq jours.

Bizarrement et de façon contre-productive, l'avocate du rabbin réclame une sanction « exemplaire », pour les « centaines de cas comme celui-là ». Face à elle, l'avocat de l'agresseur a beau jeu de rappeler que « vouloir faire un exemple pour la rue ou les autorités n'a rien à voir avec un procès exemplaire. » Effectivement, Abdelrahim Azougagh doit être jugé pour ses actes, et seulement pour ses actes. Mais pour l'ensemble de ses actes et pour l'ensemble de ses motivations. Dans son réquisitoire, le substitut du procureur, Alexandre Julien, semble l'avoir oublié. Pour lui, le geste « ne relève pas d'un racisme forcené, ni de la haine du Juif ». « Ce n'est pas une ratonnade, c'est un jeune homme qui n'a pas de repères, aucune conscience politique, et que je ne crois pas antisémite. » En conclusion, Alexandre Julien dit refuser que le procès soit « celui d'une communauté contre une autre ».
En somme, quand un homme en identifie un autre en tant que juif, lui adresse des menaces liées (dans son esprit) à sa religion, puis les met en oeuvre en lui cassant la gueule, pour le procureur, cela « ne relève pas de la haine du Juif ». Au motif que l'agresseur ne connaît rien de la situation au Proche-Orient, il faudrait l'excuser. Au prétexte que c'est un crétin, lui pardonner. Et pour ne pas attiser de haines entre communautés, l'épargner.

« L’épargner pour ne pas attiser de haines entre communautés »

Comparer l'antisémitisme actuel à celui des années 1930 est évidemment une aberration. Mais il est tout aussi aberrant, et fort inquiétant, que certains magistrats tombent dans le travers inverse. Ces magistrats considèrent que la situation actuelle n'étant pas identique à celle de l'époque, il serait indécent de parler d'antisémitisme aujourd'hui. Ils ne voient pas que les temps ont changé, et les paroles avec. Aujourd'hui, plus personne ne revendique son antisémitisme, même pas l'extrême droite. La haine est plus perfide. Mais ces juges continuent de s'étonner : « Mais puisqu'il vous dit qu'il n'est pas antisémite » ; « Mais puisqu'il n'y a pas eu de ratonnade ». Comme si quelqu'un avait parlé de ratonnade ; comme si une ratonnade était nécessaire pour caractériser l'antisémitisme.
A la décharge du procureur, on admettra qu'il n'a pas été aidé. L'avocat du Mrap, à qui Michel Serfaty n'avait rien demandé mais qui s'était porté partie civile, a tenu lui aussi à replacer l'agression dans un contexte de délinquance plus ordinaire. Et a probablement fini de convaincre Alexandre Julien de ne demander que six mois de prison, dont deux avec sursis.

Michaël Buk
(1) A l'heure où nous écrivions ces lignes, le jugement du 13 décembre n'avait pas encore été rendu.
(2) Le compte-rendu de l'audience est tiré du journal Le Monde du 23 novembre 2004.

 

Justice et antisémitisme
la cassure ?

La justice française prend-elle à bras le corps le problème antisémite ? Ceux qui lui reprochent son laxisme exagèrent-ils ? Eléments de réponse.

Au Palais de Justice de Paris, les magistrats sont de plus en plus confrontés
à des affaires d’antisémitisme.

L’aspiration des pouvoirs publics à mettre un terme aux agressions racistes ne peut masquer cette terrible vérité : aujourd'hui en France, la principale forme de racisme est l'antisémitisme. En 2003, 72% des violences racistes recensées sont de nature antijuives (*). Pour les seuls six premiers mois de l'année 2004, l'antisémitisme représente encore plus des deux tiers des actes de violence et d'agression contre des personnes. Face à une conjoncture aussi exceptionnelle, les citoyens juifs français s'attendent à ce que la justice française réponde aussi de façon exceptionnelle. Or, une partie de la population juive a le sentiment que l'antisémitisme reste impuni en France. Cette perception est-elle justifiée ou exagérée ?

Une justice qui fonctionne
pour les violences et agressions

L'élément déclencheur de cette idée a sans doute été l'affaire dite du lycée Montaigne. A Paris, deux élèves, qui avaient été exclus de leur établissement pour avoir molesté un de leur camarade parce qu'il était juif, ont été réintégrés en appel. La victime, elle, a dû changer de lycée.
Pourtant, malgré la médiatisation de cette affaire et l'impression d'un certain laxisme de la justice, la réalité est plus complexe.
Depuis le début de l'année 2004, trente faits antisémites ont été répertoriés en milieu scolaire dont sept agressions. Sept élèves ont fait l'objet de sanctions administratives. D'une manière plus générale, le ministère de la Justice a recensé 322 actes antisémites commis entre le 1er janvier 2004 et le 1er octobre 2004 parmi les plaintes déposées. La justice donne suite aux affaires antisémites portées à sa connaissance: 247 affaires sont en cours afin de déterminer leurs auteurs, 76 ont abouti à l'identification d'un auteur présumé, et 19 ont été classées « auteur inconnu » et cinq « sans suite ».
Les moyens d'action ont été élargis par de nouvelles dispositions législatives visant à combler les carences antérieures. Parmi celles-ci, la loi Lellouche renforce l'efficacité des procédures pénales et aggrave les peines punissant toute infraction à caractère raciste. Par ailleurs, afin de rendre plus efficace la lutte dans les médias (notamment Internet), la loi du 27 novembre 2003 allonge la prescription de l'action publique de trois mois à un an pour les infractions de diffamation, injure, incitation à la haine raciale et de révisionnisme.

Liberté d'expression
Bien que la justice française fonctionne plutôt correctement à l'encontre des violences antisémites, la question des « délits d'opinion » est plus délicate. Il est en effet particulièrement difficile pour les tribunaux de définir une frontière entre ce qui relève de la liberté d'expression et ce qui tombe sous le coup de l'incitation à la haine. « L'affaire Dieudonné » ou encore « l'affaire Edgar Morin » en sont révélatrices. Le droit français se devant d'être abstrait, général et impersonnel, il demeure toujours certaines imprécisions, voire un silence de la loi à ce sujet. Du coup, lorsque les institutions juives souhaitent condamner un individu qui véhiculerait des idées antisémites à travers un discours antisioniste, bien souvent la justice française oppose la sacro-sainte liberté d'expression. Punir ceux qui comparent Israël au régime nazi, comme le préconisait, en octobre dernier, le rapport remis par Jean-Christophe Ruffin au Premier ministre, ne semble pas encore être une voie retenue par le législateur. Peut-être une affaire emblématique prochaine renversera-t-elle la donne, du moins pour la jurisprudence.

Yoan Afriat
yoan.afriat@laposte.net

(*) Source: Commission nationale consultative des droits de l'homme.

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