La presse
juive en quête de modèle
Après
quatre années de chaude actualité,
la presse communautaire hésite entre ouverture
et repli sur soi.
La
presse juive doit-elle s’adresser aux Juifs en leur servant
une information calibrée à leurs attentes
présupposées ou favoriser l’ouverture
vers l’Autre ?
Outre Tohu Bohu, quatre titres se disputent le lectorat
communautaire, essentiellement dans les kiosques du Marais :
L’Arche, Actualité Juive, Information Juive
et Tribune Juive, tout juste revenu à la vie (voir
encadré). Avec des tirages annoncés de
10 à 18 000 exemplaires, ils disposent d’une
audience honorable.
A la rentrée 2004, Serge Benattar, rédacteur
en chef d’Actualité Juive, prend la décision
de resserrer la ligne éditoriale de l’hebdomadaire
sur la thématique juive. « La presse
nationale sait mieux que nous parler de l’actualité nationale.
Aujourd’hui, Actu J veut être plus long et
prolixe sur les sujets qui nous touchent spécifiquement »,
plaide Serge Benattar. « Qui parlera d’une
pièce qui joue au Centre communautaire si ce n’est
pas nous ? » Ce revirement a pu susciter la
désapprobation. « En culture, on ne
devra désormais parler que de pièces juives
ou impliquant des Juifs. Or, par essence, on ne peut
cloisonner l’art ou la culture », explique
un pigiste régulier d’Actu J. « Cette
réorientation est liée à l’actualité de
ces dernières années, analyse un autre
pigiste. On refuse à présent catégoriquement
toute pub sur les pays arabes, certains sujets sont ligotés. » Grincement
de dents à la rédaction.
Plus tourné vers l’analyse et la culture,
L’Arche a plusieurs fois pris le contre-pied de
cette démarche. En avril dernier, le mensuel fait
le pari d’un numéro consacré aux
génocides, sans évoquer la Shoah. Il y
a deux ans, un numéro entier avait été co-écrit
avec les rédacteurs de Témoignage Chrétien.
L’ancien hebdomadaire Tribune Juive, qui reparaît
au rythme mensuel après une absence prolongée,
se déclare dans la même optique, « ouvert
au débat d’idées » et
ne fermant la porte « à aucun sujet de société » pouvant
intéresser les Juifs. Quant au discret mais sérieux
Information Juive, organe du Consistoire israélite
de Paris dirigé par l’écrivain Victor
Malka, il fonde sa pérennité sur un fidèle
vivier d’abonnés.


Tribune Juive et L’Arche, deux
des quatre principaux titres de la presse communautaire.
Mais
finalement, quel que soit le choix opéré par
les quatre publications, la presse juive se heurte à un
problème autrement plus complexe à surmonter
: la visibilité. Difficulté que Meïr
Waintrater, rédacteur en chef de L’Arche,
résume en ces termes : « De l’extérieur,
les gens ont beaucoup de mal à appréhender
la communauté juive et ses composantes. La presse
est une de ces composantes. » L’a priori
est souvent défavorable, comme on s’en aperçoit
en interrogeant au hasard des lecteurs réguliers
de la presse généraliste. Les titres catalogués « juifs » sont écartés
pour leur partialité supposée.
«
Nous sommes enfermés dans un quasi ghetto, et
obligés de parler en permanence des sujets qui
fâchent – antisémitisme, antisionisme »,
constate Meïr Waintrater, qui ne désespère
pourtant pas de réveiller la curiosité intellectuelle
des lecteurs. « Nous sommes acculés
depuis quatre ans à réagir sur ce qu’on
dit de nous au lieu de juste dire ce qu’on a à dire.
C’est un décalage imposé par la réalité.
Mais une réalité pas du tout satisfaisante. »
Yann Ohnona
Trois
questions à… Ivan Levai
DIRECTEUR
DE TRIBUNE JUIVE, MENSUEL QUI VIENT DE SORTIR SON NUMÉRO
3
Quel est l’état de la presse juive aujourd’hui ?
La presse juive est dans le même état que
la presse généraliste. Les gens manquent
de temps et lisent peu, ou moins. C’est la victoire
de la télévision et de l’image sur
l’écrit. Mais les lecteurs de journaux ne
se découragent pas tous. Et si Tribune Juive est
ressorti, c’est parce qu’on considère
qu’il y a une place pour une presse d’information
sur le judaïsme.
Quelle
est l’ambition, la ligne éditoriale
de Tribune Juive ?
Nous cherchons à embrasser tout ce qui concerne
et préoccupe les 600 000 Juifs de France dans
leur pluralisme : le nouveau converti, celui qui
a laissé de côté sa religion, le
Juif de Sarcelles et celui de Ménilmontant… Le
magazine s’adresse aussi à tous ceux qui
s’intéressent à la « question
juive », comme l’a écrit Sartre.
Rien n’est interdit dans le contenu. Nous nous
faisons en revanche un point d’honneur de combattre
toutes les forces qui visent à détruire
l’Etat d’Israël, comme récemment
les propos tenus par Bruno Gollnish ou la chaîne
Al-Manar.
La
distribution enraye-t-elle le développement
de TJ et des autres titres de la presse juive ?
C’est un problème. Les kiosques croulent
sous les nouveaux titres. La France compte 30 000
points de vente, nous ne sommes tirés qu’à 15
000 exemplaires. Même distribués par
les Nouvelles messageries de presse parisienne, on
ne peut
pas être partout…
Propos
recueillis par Y.O.